Lumière dans la vie

Spiritualités,méditations,prières,

17 décembre 2008

QUARIEME DIMANCHE DE L'AVENT

La_Viere_et_l_enfant_1

Fil rouge

Après Jean-Baptiste, la liturgie de ce jour introduit la seconde figure clé de l’Avent : la Vierge Marie. Plus encore que le Précurseur, elle est le modèle pour l’Eglise durant le grand Avent préparant le retour glorieux du Seigneur, mais aussi pour l’accueil du même Epoux dans ses venues quotidiennes, sous le voile des différentes formes que revêtent sa présence réelle au milieu de nous. Jour après jour, l’Eglise doit être cette terre vierge qui se laisse féconder par la « pluie bienfaisante » qui descend des nuées, afin de « donner naissance au Sauveur » (Or. ouv.) dans les âmes des fidèles. L’Eglise, c'est-à-dire l’ensemble des fidèles rassemblés dans une même foi, mais aussi chacun d’entre nous, dans le face à face personnel qui constitue l’essence même de notre vie spirituelle. Car Dieu veut habiter parmi nous, faire en nous sa demeure éternelle : tel est « le mystère qui est maintenant révélé : il était resté dans le silence depuis toujours, mais aujourd’hui il est manifesté » (2nd lect.). Nous imaginons sans peine que pour accueillir un tel hôte, il y aura besoin de quelques transformations, disons d’un certain rafraîchissement des peintures et des papiers peints. Heureusement, le Seigneur nous fait dire « qu’il nous fera lui-même une maison » dans laquelle nous pourrons vivre avec lui « des jours tranquilles, délivrés de tous nos ennemis » (1ère lect.). Ce que Dieu a accompli en Marie par une grâce prévenante, il veut l’accomplir également en nous par une grâce purifiante qui nous rende digne de devenir son Temple. En fait ce grand œuvre est déjà commencé : depuis le jour de notre baptême, nous sommes « le Temple de Dieu et l’Esprit de Dieu habite en nous » (1 Co 3, 16). Nous aussi, « la puissance du Très-Haut nous a pris sous son ombre » afin d’enfanter en nous le « Fils de Dieu ». Comment « à cette parole », ne pas être « tout bouleversés » : comment, pauvres pécheurs que nous sommes, pourrions-nous être appelés à une telle destinée de gloire ? Mais l’Ange nous rassure tout comme Marie : « “Sois sans c rainte, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu” : le mystère de ta « participation à la vie divine » (2 P 1, 4) n’est ni ton œuvre, ni la récompense de tes mérites, mais le don gratuit du Dieu de miséricorde ». Notre sanctification est le fruit de l’action de l’Esprit, qui opère la naissance miraculeuse de Jésus au fond de l’âme. Aussi est-ce à chacun de nous que le Père promet : « Je serai pour toi un père, et tu seras pour moi un fils » (1ère lect.) ; « Tu me diras : “Tu es mon Père, mon Dieu, mon roc et mon salut”. Et moi, sans fin, je te garderai mon amour ; mon alliance avec toi sera fidèle » (Ps 88). Devant de telles promesses, comment ne pas renouveler notre engagement baptismal en disant avec Marie : « Voici la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole ». Oui vraiment : « Gloire à Dieu, le seul sage, par Jésus-Christ et pour les siècles des siècles. Amen. »

Actualisation

A l’heure où la société cherche légitimement à trouver la place spécifique de la femme au sein de la culture, il est bon de se souvenir que la fin de toute vie humaine est de participer à un mystère d’enfantement : « afin que le Christ soit formé en vous » (Ga 4, 19). Ce qui suppose que face à Dieu, la dimension spirituelle de l’être humain est essentiellement féminine. « A la paternité divine comme qualificatif de l’être de Dieu, répond directement la maternité féminine comme spécificité religieuse de la nature humaine, sa capacité réceptive du divin » (Paul Evdokimov).

Père Joseph-Marie

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26 septembre 2008

La_Vierge_et_l_enfant

Que j'aurais bien voulu être prêtre pour prêcher sur la Sainte Vierge
! Une seule fois m'aurait suffi pour dire tout ce que je pense à ce sujet.
J'aurais d'abord fait comprendre à quel point on connaît peu sa vie. Il
ne faudrait pas dire des choses invraisemblables ou qu'on ne sait pas ; par exemple que, toute petite, à trois ans, la Sainte Vierge est allée au
Temple s'offrir à Dieu avec des sentiments brûlants d'amour et tout à fait extraordinaires ; tandis qu'elle y est peut-être allée tout simplement pour obéir à ses parents... Pour qu'un sermon sur la Sainte Vierge me plaise et me fasse du bien, il faut que je voie sa vie réelle, pas sa vie supposée ; et je suis sûre que sa vie réelle devait être toute simple. On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable, faire ressortir ses vertus, dire qu'elle vivait de foi comme nous, en donner des preuves par l'Evangile où nous lisons : « Ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait » (Lc 2,50).
Et cette autre, non moins mystérieuse : « Ses parents étaient dans
l'admiration de ce qu'on disait de lui » (Lc 2,33). Cette admiration
suppose un certain étonnement, ne trouvez-vous pas ? On sait bien que la Sainte Vierge est la Reine du Ciel et de la terre, mais elle est plus mère que reine, et il ne faut pas dire à cause de ses prérogatives qu'elle éclipse la gloire de tous les saints, comme le soleil à son lever fait disparaître les étoiles. Mon Dieu ! que cela est étrange ! Une mère qui fait disparaître la gloire de ses enfants ! Moi je pense tout le contraire, je crois qu'elle augmentera de beaucoup la splendeur des élus. C'est bien de parler de ses prérogatives, mais il ne faut pas dire que cela... Qui sait si quelque âme n'irait pas même jusqu'à sentir alors un certain éloignement pour une créature tellement supérieure et ne se dirait pas : « Si c'est cela, autant aller briller comme on pourra dans un petit coin ».
Ce que la Sainte Vierge a de plus que nous, c'est qu'elle ne pouvait pas pécher, qu'elle était exempte de la tache originelle, mais d'autre part,
elle a eu bien moins de chance que nous, puisqu'elle n'a pas eu de Sainte Vierge à aimer, et c'est une telle douceur de plus pour nous.

Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus

Derniers Entretiens, 21/08/1897

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15 juillet 2008

Reprendre aujourd'hui les paroles « dites à nos pères »

Bible_4

J'ai souvent constaté à quel point les textes bibliques peuvent être l'amorce de la parole chez une personne. Après un cours, une retraite, un entretien individuel, où des textes bibliques précis ont été cités, bien des gens trouvent en tel ou tel passage qui les a accrochés, une entrée en matière, un chemin pour dire ce qui les taraude - à la manière de l'eunuque (Actes 8). La Bible fournit des mots et des formules, elle a des audaces qui seraient impensables chez le locuteur autrement, elle met en scène des personnages où certains se reconnaissent. Quand ils prennent la parole, c'est au moyen de la Bible, qui devient alors leur parole.

Dans des sessions où je suis coanimateur, nous demandons aux participants de jouer des histoires bibliques. Les textes proposés racontent tous l'histoire d'hommes et de femmes en relation avec Dieu ; ils donnent un éclairage biblique sur l'avènement de la chair sexuée[1] . Il est étonnant de constater alors à quel point bien des participants jouent en fait exactement ce qu'ils vivent par ailleurs dans leur vie quotidienne. Pourtant, en général, ils ne connaissent pas les textes auparavant ou n'en ont qu'une connaissance vague ; souvent les acteurs en herbe sont enrôlés clans clés groupes qui se sont déjà constitués et où ils se voient attribuer un rôle plus qu'ils ne le choisissent. Et l'on dirait alors que c'est le groupe qui témoigne pour telle personne ainsi recrutée de ce qu'elle est réellement, mais qu'elle ne voit pas encore [2] . Je me souviens d'une femme non chrétienne qui se posait obscurément la question du baptême. Elle s'est retrouvée en train de jouer Lydie, la négociante païenne d'Actes 16 [3] , demandant le baptême à Paul et Silas. Cette femme - j'entends : l'« actrice » - n'avait jamais lu ce texte auparavant et elle n'avait même pas pris conscience tout d'abord de ce qu'elle avait demandé, en prenant la parole pour jouer son rôle.

La Bible donne la parole aux sans parole

De telles expériences sont à resituer dans cette entreprise menée par la Bible de donner la parole, de placer le lecteur en situation de « héros biblique » ; elles font entrevoir certains aspects de l'Ecriture qui n'apparaissent pas vraiment tant que la Bible reste un écrit livré aux spécialistes des langues considérées comme mortes. Le Magnificat est-il de Marie ou est-il une construction littéraire mise dans la bouche du personnage appelé Marie ? C'est bien entendu la deuxième solution qui seule est acceptable. Pourtant, il y a, dans la composition de cette prière, un jeu plus complexe qu'un simple phénomène de construction littéraire. La mère de Jésus rejoint l'expérience de bien des femmes dont la Bible nous a parlé. Leurs paroles servent à informer ce qui est mis sur les lèvres de Marie. Toutes ces femmes parlent, en fait la même langue, témoignent des mêmes « merveilles » et des mêmes « humiliations » (Luc 1, 46-55). Les auteurs bibliques n'ont pas composé le Magnificat comme une pièce fabriquée dans un bureau d'exégète pieux. Ils se sont mis à l'école de ces femmes qui, depuis longtemps, parlent de Dieu et le chantent. La parole qu'ils prêtent à Marie est bien sa parole en tant qu'elle est femme de Dieu. Et ce qui le prouve est que la parole de Marie devient celle dans laquelle s'expriment bien des gens qui, sans cela, n'auraient pas les mots pour dire leur exultation, leur humiliation, leur certitude d'un Dieu qui élève les humbles. Le Magnificat est une occasion de donner la parole à celles qui reprennent ce chant pour exprimer exactement ce qu'elles n'auraient pas eu la force d'agencer.

Jésus, acteur de scènes anciennes

Jouer des scènes bibliques, reprendre à son compte des mots déjà dits comme les paroles mêmes qui expriment le mieux ce que j'ai à dire : tout cela jette une lumière sur la composition des textes bibliques, en particulier sur la reprise par Jésus des paroles de l'Ancien Testament. De manière pratique, accomplir l'Écriture, c'est être pour sa part investi dans les situations dont la Bible parle depuis toujours. Être un homme né d'une servante, naître de père inconnu, oser prendre pourtant la parole quand vient le temps : ce sont autant de situations que Jésus vit et visite. Et les mots pour le dire dans les évangiles sont lestés d'un poids d'expériences antérieures. Un exemple.
Avant que Jésus ne commence sa carrière de prédicateur, il est abordé par le satan, au désert, après quarante jours de jeûne (
Matthieu 4, 1-11). Aux interrogations du diable, Jésus répond par des paroles bibliques. C'est la deuxième fois dans cet évangile qu'on l'entend parler. Le fait qu'il ait cette entrevue avec le satan au commencement de sa vie adulte rejoue la scène des débuts, quand le serpent essayait de séduire Ève et Adam par ses propos. Cette fois, Jésus tient tête avec des mots qu'il ne tire pas de son fond. Ce sont trois versets du Deutéronome qu'il oppose à l'ennemi : Mt 4, 4 (qui cite Dt 8, 3) ; Mt 4, 7 (qui cite Dt 6, 16) ; Mt 4, 10 (qui cite Dt 6, 15). Notons que le Deutéronome est, par définition, une réitération de paroles déjà dites dans les livres précédents de la Tora. Jésus reprend donc à son compte des mots qui, eux-mêmes, reprennent d'autres mots proférés auparavant [4] . Sa parole fait aboutir la dynamique de la parole biblique : les formules façonnées, répétées, vérifiées par un long usage, deviennent mon bien. Leur ancienneté se révèle ajustée à la situation du jour. Prendre la parole, c'est dire la Bible dans mon expérience du moment. Cet Autre qui a parlé par la Loi et les Prophètes m'apprend une langue dont j'use pour l'heure. Et cette langue est efficace : face au satan, on sort de la paralysie, de la fascination, du mutisme, dont le même satan affligea ses interlocuteurs au commencement [5] .

Provocation à la parole

Cela ne signifie pas que les paroles bibliques doivent être ressassées, mais à titre de provocation, d'amorce. Puisque des mots ont été dits lors de situations critiques, commençons par les reprendre là où, humainement, on serait réduit à ne rien dire ou à ressasser des banalités.
Que Jésus prenne la parole est un acte attendu - attendu pour tout homme en Israël. Dans l'Ancien Testament, nombreux sont les textes qui soulignent l'avènement de la parole chez un homme, qui demandent même que la parole soit provoquée. Au soir de la Pâque, selon le livre de l'Exode (
Ex 12, 24-28), les enfants doivent poser des questions aux adultes : pourquoi accomplit-on les rites que l'on accomplit ? Pourquoi célèbre-t-on cette fête ? Qui sont les Égyptiens... ? Le fils s'affirme en posant des questions, en accédant à la parole dans le cercle familial ; il fait en sorte ainsi que les adultes de son entourage demeurent clés êtres de paroles. Les « grands » sont en effet provoqués à répondre, à redéfinir les faits, à exprimer un sens qu'eux-mêmes formulent.

[1] : Quelques exemples : Abraham, Sara et Agar (Genèse 16 et 21); Jacob, ses femmes et ses servantes (Genèse 29-35 ; Moïse, de sa naissance a ses noces avec Çippora (Exode 2) ; Rahab et les émissaires de Josué (Josué 2) ; David, Abigaïl et Nabal (1 Samuel 25); Ruth, Noémi et Booz (Ruth) ; Judith et sa servante chez Holopherne (Judith)...

[2] :On voit en 1 Samuel 18, 6-7 les femmes d'Israël venir vers Saül et David en chantant prophétiquement la gloire encore inconnue de David; cela se remarque souvent dans ces groupes ; ceux qui ne croient pas en leur propre vie, en leur beauté de créature, s'entendent dire, dans le théâtre biblique, des paroles appropriées, prophétiques.

[3] :Il y a des personnages contrastés de femmes dans ce chapitre : Lydie (Actes 16, 14-15) est opposée à la femme possédée par un esprit de divination (Actes 16, 16-18)

[4] :Le Deutéronome est un nom grec qui désigne le fait de mettre la Loi une deuxième fois par écrit. Toul particulièrement, Dt 5 reprend, avec des variantes intéressantes, les Dix Commandements donnés d'abord en Exode 20. De façon générale, le Deutéronome reprend, résume, reformule l'ensemble des livres précédents - Exode, Lévitique, Nombres en particulier. Les versets du Deutéronome que cite Jésus pourraient même, de proche en proche, être référés au commencement, à la Genèse. L'homme « qui ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu » (Dt8,3) relit Gn3, 17-19 (la difficulté de trouver du pain à manger) et, avant cela, Gn 1, 3 (Dieu commence à parler et sa parole donne la vie).

[5] :Une fois que le serpent a parle, Ève ne parle plus et Adam n'intervient pas (Gn 3, 4-8).

Le frère Philippe, agrégé et docteur ès lettres, est professeur d'Écriture sainte à l'université de Fribourg (Suisse).

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04 juillet 2008

Reprendre aujourd'hui les paroles « dites à nos pères »

Bible_7

J'ai souvent constaté à quel point les textes bibliques peuvent être l'amorce de la parole chez une personne. Après un cours, une retraite, un entretien individuel, où des textes bibliques précis ont été cités, bien des gens trouvent en tel ou tel passage qui les a accrochés, une entrée en matière, un chemin pour dire ce qui les taraude - à la manière de l'eunuque (Actes 8). La Bible fournit des mots et des formules, elle a des audaces qui seraient impensables chez le locuteur autrement, elle met en scène des personnages où certains se reconnaissent. Quand ils prennent la parole, c'est au moyen de la Bible, qui devient alors leur parole.

Dans des sessions où je suis coanimateur, nous demandons aux participants de jouer des histoires bibliques. Les textes proposés racontent tous l'histoire d'hommes et de femmes en relation avec Dieu ; ils donnent un éclairage biblique sur l'avènement de la chair sexuée[1] . Il est étonnant de constater alors à quel point bien des participants jouent en fait exactement ce qu'ils vivent par ailleurs dans leur vie quotidienne. Pourtant, en général, ils ne connaissent pas les textes auparavant ou n'en ont qu'une connaissance vague ; souvent les acteurs en herbe sont enrôlés clans clés groupes qui se sont déjà constitués et où ils se voient attribuer un rôle plus qu'ils ne le choisissent. Et l'on dirait alors que c'est le groupe qui témoigne pour telle personne ainsi recrutée de ce qu'elle est réellement, mais qu'elle ne voit pas encore [2] . Je me souviens d'une femme non chrétienne qui se posait obscurément la question du baptême. Elle s'est retrouvée en train de jouer Lydie, la négociante païenne d'Actes 16 [3] , demandant le baptême à Paul et Silas. Cette femme - j'entends : l'« actrice » - n'avait jamais lu ce texte auparavant et elle n'avait même pas pris conscience tout d'abord de ce qu'elle avait demandé, en prenant la parole pour jouer son rôle.

La Bible donne la parole aux sans parole

De telles expériences sont à resituer dans cette entreprise menée par la Bible de donner la parole, de placer le lecteur en situation de « héros biblique » ; elles font entrevoir certains aspects de l'Ecriture qui n'apparaissent pas vraiment tant que la Bible reste un écrit livré aux spécialistes des langues considérées comme mortes. Le Magnificat est-il de Marie ou est-il une construction littéraire mise dans la bouche du personnage appelé Marie ? C'est bien entendu la deuxième solution qui seule est acceptable. Pourtant, il y a, dans la composition de cette prière, un jeu plus complexe qu'un simple phénomène de construction littéraire. La mère de Jésus rejoint l'expérience de bien des femmes dont la Bible nous a parlé. Leurs paroles servent à informer ce qui est mis sur les lèvres de Marie. Toutes ces femmes parlent, en fait la même langue, témoignent des mêmes « merveilles » et des mêmes « humiliations » (Luc 1, 46-55). Les auteurs bibliques n'ont pas composé le Magnificat comme une pièce fabriquée dans un bureau d'exégète pieux. Ils se sont mis à l'école de ces femmes qui, depuis longtemps, parlent de Dieu et le chantent. La parole qu'ils prêtent à Marie est bien sa parole en tant qu'elle est femme de Dieu. Et ce qui le prouve est que la parole de Marie devient celle dans laquelle s'expriment bien des gens qui, sans cela, n'auraient pas les mots pour dire leur exultation, leur humiliation, leur certitude d'un Dieu qui élève les humbles. Le Magnificat est une occasion de donner la parole à celles qui reprennent ce chant pour exprimer exactement ce qu'elles n'auraient pas eu la force d'agencer.

Jésus, acteur de scènes anciennes

Jouer des scènes bibliques, reprendre à son compte des mots déjà dits comme les paroles mêmes qui expriment le mieux ce que j'ai à dire : tout cela jette une lumière sur la composition des textes bibliques, en particulier sur la reprise par Jésus des paroles de l'Ancien Testament. De manière pratique, accomplir l'Écriture, c'est être pour sa part investi dans les situations dont la Bible parle depuis toujours. Être un homme né d'une servante, naître de père inconnu, oser prendre pourtant la parole quand vient le temps : ce sont autant de situations que Jésus vit et visite. Et les mots pour le dire dans les évangiles sont lestés d'un poids d'expériences antérieures. Un exemple.
Avant que Jésus ne commence sa carrière de prédicateur, il est abordé par le satan, au désert, après quarante jours de jeûne (
Matthieu 4, 1-11). Aux interrogations du diable, Jésus répond par des paroles bibliques. C'est la deuxième fois dans cet évangile qu'on l'entend parler. Le fait qu'il ait cette entrevue avec le satan au commencement de sa vie adulte rejoue la scène des débuts, quand le serpent essayait de séduire Ève et Adam par ses propos. Cette fois, Jésus tient tête avec des mots qu'il ne tire pas de son fond. Ce sont trois versets du Deutéronome qu'il oppose à l'ennemi : Mt 4, 4 (qui cite Dt 8, 3) ; Mt 4, 7 (qui cite Dt 6, 16) ; Mt 4, 10 (qui cite Dt 6, 15). Notons que le Deutéronome est, par définition, une réitération de paroles déjà dites dans les livres précédents de la Tora. Jésus reprend donc à son compte des mots qui, eux-mêmes, reprennent d'autres mots proférés auparavant [4] . Sa parole fait aboutir la dynamique de la parole biblique : les formules façonnées, répétées, vérifiées par un long usage, deviennent mon bien. Leur ancienneté se révèle ajustée à la situation du jour. Prendre la parole, c'est dire la Bible dans mon expérience du moment. Cet Autre qui a parlé par la Loi et les Prophètes m'apprend une langue dont j'use pour l'heure. Et cette langue est efficace : face au satan, on sort de la paralysie, de la fascination, du mutisme, dont le même satan affligea ses interlocuteurs au commencement [5] .

Provocation à la parole

Cela ne signifie pas que les paroles bibliques doivent être ressassées, mais à titre de provocation, d'amorce. Puisque des mots ont été dits lors de situations critiques, commençons par les reprendre là où, humainement, on serait réduit à ne rien dire ou à ressasser des banalités.
Que Jésus prenne la parole est un acte attendu - attendu pour tout homme en Israël. Dans l'Ancien Testament, nombreux sont les textes qui soulignent l'avènement de la parole chez un homme, qui demandent même que la parole soit provoquée. Au soir de la Pâque, selon le livre de l'Exode (
Ex 12, 24-28), les enfants doivent poser des questions aux adultes : pourquoi accomplit-on les rites que l'on accomplit ? Pourquoi célèbre-t-on cette fête ? Qui sont les Égyptiens... ? Le fils s'affirme en posant des questions, en accédant à la parole dans le cercle familial ; il fait en sorte ainsi que les adultes de son entourage demeurent clés êtres de paroles. Les « grands » sont en effet provoqués à répondre, à redéfinir les faits, à exprimer un sens qu'eux-mêmes formulent.

[1] : Quelques exemples : Abraham, Sara et Agar (Genèse 16 et 21); Jacob, ses femmes et ses servantes (Genèse 29-35 ; Moïse, de sa naissance a ses noces avec Çippora (Exode 2) ; Rahab et les émissaires de Josué (Josué 2) ; David, Abigaïl et Nabal (1 Samuel 25); Ruth, Noémi et Booz (Ruth) ; Judith et sa servante chez Holopherne (Judith)...

[2] :On voit en 1 Samuel 18, 6-7 les femmes d'Israël venir vers Saül et David en chantant prophétiquement la gloire encore inconnue de David; cela se remarque souvent dans ces groupes ; ceux qui ne croient pas en leur propre vie, en leur beauté de créature, s'entendent dire, dans le théâtre biblique, des paroles appropriées, prophétiques.

[3] :Il y a des personnages contrastés de femmes dans ce chapitre : Lydie (Actes 16, 14-15) est opposée à la femme possédée par un esprit de divination (Actes 16, 16-18)

[4] :Le Deutéronome est un nom grec qui désigne le fait de mettre la Loi une deuxième fois par écrit. Toul particulièrement, Dt 5 reprend, avec des variantes intéressantes, les Dix Commandements donnés d'abord en Exode 20. De façon générale, le Deutéronome reprend, résume, reformule l'ensemble des livres précédents - Exode, Lévitique, Nombres en particulier. Les versets du Deutéronome que cite Jésus pourraient même, de proche en proche, être référés au commencement, à la Genèse. L'homme « qui ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu » (Dt8,3) relit Gn3, 17-19 (la difficulté de trouver du pain à manger) et, avant cela, Gn 1, 3 (Dieu commence à parler et sa parole donne la vie).

[5] :Une fois que le serpent a parle, Ève ne parle plus et Adam n'intervient pas (Gn 3, 4-8).

Cette série est une adaptation d'un article précédemment publié dans la Revue d'Ethique et de Théologie Morale, n° 230, sept 2004, pp. 81-100.

Le frère Philippe, agrégé et docteur ès lettres, est professeur d'Écriture sainte à l'université de Fribourg (Suisse).

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01 juillet 2008

L'ECRITURE DEVIENT PAROLE QUAND JE PRENDS LA PAROLE

Vie__vang_lique

 

II faut du temps, une trentaine d'années, pour que le Verbe se fasse chair. Quand Jésus se met à parler, que dit-il ? Que -se passe-t-il ? On évoquera dans cette série quelques modalités de la prise de parole de Jésus, en tant qu'elle est exemplaire d'un homme biblique et d'un homme en général. Vient un temps où un homme parle en son nom propre, où sa chair s'exprime dans la parole qu'il pose devant les autres. On n'abordera que certains aspects de cette réalité de la prise de parole, à la lumière des évangiles, de la Bible plus largement.

On prend la parole, selon la Bible, le plus souvent pour aborder ce que tout le monde sait, mais sur quoi il y a peu d'explications. Jésus n'affirme pas qu’il est le messie ; son entourage, ses pires ennemis, le savent de|a. Prendre la parole, c'est avant tout manifester sa personne.

Parler à Dieu

Dans un groupe biblique, un jour, une personne demandait : « Qu'est-ce que c'est donc ce fruit que Dieu n'a pus voulu donner à Adam, et pourquoi l'a-t-il interdit ? » Une autre personne dans le groupe répondit au questionneur : « Vous n'avez qu'à demander à Dieu ! » C'était, ma foi, une judicieuse réponse. Bien entendu, le texte énigmatique de Genèse 2 doit être questionné méthodiquement et les commentaires nombreux qui en ont été faits sont à consulter ; nous ne sommes pas les premiers à méditer sur ce passage. Il n'empêche que l'art du texte biblique est de faire tomber le lecteur en situation clé héros du texte. Si l'on parle d'Adam, c'est du lecteur que l'on parle, c'est lui qui est mis en scène. Pourquoi Adam n'a-t-il pas pris la parole devant Dieu pour lui demander des explications supplémentaires sur ce fruit interdît ? Peut-être pour les mêmes raisons que le lecteur de cette histoire ne prend pas la parole devant Dieu pour l'interroger sur le même sujet.

Le texte biblique met en œuvre différents procédés grâce auxquels le lecteur est requis comme interlocuteur et sa parole suscitée. Ou bien il parle à la suite du personnage dont le texte raconte l'histoire, ou bien il parle en ses lieu et place si les propos de celui-ci, pour diverses raisons, n'apparaissent pas dans le texte. Rien, bien entendu, n'est aussi simple que ce que j'esquisse en quelques phrases. Disons que la Bible ouvre tout particulièrement celle faculté, chez celui qui lit ou écoute, de devenir lui-même partie prenante du texte.

Comment entrer dans l'Écriture ?

Il faudrait tenter une typologie de ces procédés grâce auxquels le lecteur, à l'égal des personnages du livre, est invité à parler,
réagir, formuler, questionner, enquêter. Citons un exemple : ce que j'appellerais « l'outrance déplacée ».

Dieu mit Abraham à l'épreuve. (...) Il dit : "Prends ton Fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, et va-t'en au pays de Moriyya ; là, offre-le en holocauste sur l'une des montagnes que je te dirai" » (Genèse 22, 1-2).

À ce stade du texte biblique, la moitié des chapitres a été consacrée à Abraham ; il a été appelé par Dieu, a reçu à plusieurs reprises la promesse d'une descendance. Est-il envisageable que ces paroles de Dieu expriment le revirement soudain et pervers d'un Minotaure céleste qui a joué un bon tour, d'une cruauté sans nom, à celui qui avait mis en lui sa foi ? Non. En même temps, ces propos sont effectivement insoutenables. Ou bien le lecteur ferme le livre, ou bien il est contraint de parvenir à un registre du texte, que, si j'ose m'exprimer ainsi, Abraham lui-même a été obligé d'atteindre.
Comme le patriarche, il doit marcher pas à pas, ouvrant les yeux, quêtant les indices d'un sens que tout auparavant suggère, que rien cependant ne dévoile encore pleinement. Bref, un autre parle, qu'Abraham écoute, que le lecteur entend. Abraham va, vient, parle, prend des décisions ; il fait tout cela avec un mélange de méconnaissance et de compréhension. Un peu comme le lecteur qui, gardant des chapitres précédents l'impression d'un Dieu bon, patient, adapté à ceux qu'il aborde, se demande quand même ce qu'il veut dire en l'occurrence. Le texte provoque au commentaire. De fait, les rabbins d'autrefois se sont mis à commenter ce passage célébrissime en se mettant à la place d'Abraham (je mets en italiques les paroles bibliques de Genèse 22)

- « (Dieu) Prends ton fils.
- (Abraham) Mais j'ai deux fils. Lequel dois-je prendre ?
- (Dieu) Ton unique.
- (Abraham) Mais chacun est l'unique de sa mère.
- (Dieu) Celui que tu aimes.
- (Abraham) Mais je les aime tous les deux »...

Et ainsi de suite, le tout avec des remarques philologiques et grammaticales fines et objectives. L'objectivité du commentaire intègre donc la subjectivité du commentateur. Ce dernier garde son statut de lecteur, à distance du livre et des « faits » qui y sont rapportés. Il est en même temps impliqué dans ce qui est écrit, au point de s'approprier la conversation amorcée clans la Bible entre Abraham et Dieu.

Le frère Philippe, agrégé et docteur ès lettres, est professeur d'Écriture sainte à l'université de Fribourg (Suisse).

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